Sophia Domancich et Simon Goubert

 

    «On ne sait pas ce que peut le corps», aimait à dire Gilles Deleuze à partir de Spinoza. Et si l’amour reste un mystère, on saisit ce qu’il peut, ce qu’il sauve, ce qu’il «sauve qui peut!», à l’écoute de ce duo admirablement insistant. Dans notre petite histoire du jazz, au passé et au présent, quelques couples (imaginaires, réels, peu importe) surgissent ici et là, duettistes amoureux transis, éternels amants ou simples partenaires de scène, qui marquent ou auront marqué leur temps par un dialogue musical et humain d’une exemplaire vérité. Lester, Billie, Sylvie, Mark, Jeanne, Ran, Sophia, Simon… Pour ces deux derniers, écouter ensemble dans la même direction, et de ce fait rester chacun dans leur unicité solitaire (merveilleux  Lonely Woman) tout en jouant sans cesse sur le franchissement des limites parait à la fois une exigence artistique et une réalité vécue. Au contact de Simon Goubert, batteur de jazz de la plus grande tradition, capable de sonner du pianissimo le plus subtil jusqu’au triple forte le plus éclatant sans jamais rompre la qualité et l’unité du son, l’univers musical de Sophia Domencich a gagné en lumière et en brillance sans jamais perdre ce qui fait son fond dans le registre de l’intime, de la méditation, du réflexif même. Quant à Simon Goubert, qu’on aime et qu’on connaît sur le versant expressionniste qu’il doit – entre autres – à Elvin Jones, il fait ici penser – entre autres – à Paul Motian par sa façon de commenter en diverses douceurs glissées le discours charpenté de sa partenaire. Au fil de l’écoute, on aimera chez Sophia Domancich, et dans maintes pièces aux climats variés, une manière de phraser par irruption d’énoncés, entrecoupés de silences ou d’interrogations, qui peuvent aller parfois jusqu’à une succession de traits fulgurants troués de longues respirations. Paradoxalement, c’est alors Simon Goubert qui assure la continuité du dialogue par un fond de «bruissements» sur les peaux et les cymbales, quand il ne construit pas, en contrepoint, des figures rythmiques répétées qui donnent au morceau son unité et sa cohésion. Et si j’aime particulièrement l’aube nordique suspendue de Seagulls of Kristiansund (de Mal Waldron), ou l’emportement haletant d’Organum III (de la plume de Simon), où Sophia pose de longs accords sur les rythmes entêtants de son partenaire, portant à son acmé l’opposition entre le continu et le discontinu, c’est bien tous les morceaux du disque qu’il faudrait citer tant ils éclairent de couleurs changeantes la jouissance d’être deux à produire l’événement musical. Encore ! — 4 avril 2007.

Philippe Méziat

 

   Sophia Domancich (p), Simon Goubert (dm),  You don't know what love is, Cristal Records CRCD 0701